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Le gros dossier

Les Requins Marteaux

Les Requins Marteaux
Les Requins Marteaux, label de bande dessinée indé ? Pas uniquement ! Outre une production éditoriale exigeante, preuve en est le récent Pinocchio, Fauve d’or 2009 à Angoulême, ces foutraques œuvrent également dans le spectacle vivant et l’audiovisuel… Retour sur 18 ans d’activisme joyeux avec Marc Pichelin.

Quand et comment sont nés les Requins Marteaux ?
Marc Pichelin : les Requins Marteaux sont nés à Albi, dans le Tarn, en 1991. Après avoir fait du « fanzinat » Bernard Katou, Guillaume Guerse et moi avons eu envie de passer à des choses plus professionnelles, plus structurées. Nous avons donc monté une association qui fédérait divers artistes : auteurs de bande dessinée, musiciens… c’était assez ouvert. Nous nous sommes baptisés les Requins Marteaux, parce que nous ne voulions pas nous appeler l’Association des auteurs de BD d’Albi. Assez rapidement, le projet éditorial s’est distingué, et nous avons été, un peu à notre insu, parmi les premiers labels indépendants apparus au début des années 1990.

Avez-vous cherché à être édité par les magazines ou les éditeurs en place à l’époque ?
M. P. : la fin des années 1980, début 1990, reste une période un peu particulière ! Les magazines de bande dessinée s’étaient tous cassés la gueule et les maisons d’édition nous paraissaient appartenir à un monde très abstrait. Nous n’imaginions pas leur envoyer nos planches. A l’époque, nous n’avions que 20 ans et nous étions loin de tout ça…. En outre, notre génération avait conscience qu’elle pouvait s’autoproduire sans passer nécessairement par la création d’une maison d’édition, lourde à gérer.

Quel a été le premier ouvrage édité par les Requins Marteaux ? Et vous souvenez-vous de l’émotion ressentie lorsque vous l’avez tenu pour la première fois entre vos mains ?
M. P. : Ah ! oui ! Je m’en souviendrai toute ma vie ! Le premier ouvrage, José emmerde le monde, était un petit livre au format strip, que j’avais réalisé avec Guillaume Guerse, titulaire d’un CAP d’imprimeur offset. Nous nous étions procuré une petite machine offset que son école nous avait laissée pour 2000 francs. Après avoir avoir acheté le papier, nous avons imprimé le livre et l’avons ensuite façonné à la main. C’était une galère pas possible, mais c’était, du coup, particulièrement émouvant.

Comment fonctionniez-vous au début ? M. P. : très simplement ! Nous ne savions rien faire ! Nous nous sommes lancés pour, au fil des années, évoluer au gré des rencontres. Ainsi, notre collectif a toujours fonctionné selon une « géométrie variable ». A contrario, L’Association (1), qui a démarré en même temps que nous, a mené une réflexion poussée sur les collections qu’elle voulait éditer. Nous, nous n’abordions pas les choses avec cet état d’esprit.

Avez-vous, par la suite, élaboré une ligne éditoriale ?
M. P. : non, je ne trouve pas que la définition d’une ligne éditoriale revête le moindre intérêt, et, selon moi, ça l’est encore moins aujourd’hui ! Notamment parce que cela oblige à rester cantonné dans un genre ou un graphisme particulier. La seule identité que nous pourrions revendiquer, c’est le fait de travailler sur la bande dessinée de création. Nos projets partent dans tous les sens… et c’est justement ce qui nous plaît. Parfois, nous nous trompons et parfois, il y a de bonnes surprises. Les Requins Marteaux, ce n’est pas une maison d’édition mais plutôt un outil de travail. Nous publions des livres ; la revue Ferraille Illustré (pour l’instant suspendue, ndlr) ; nous créons des expos, à l’instar de celle présentée à Angoulême… et nous nous sommes également aventurés dans l’audiovisuel. Ainsi, avons-nous récemment produit le film Villemolle. En fait, nous ne nous interdisons rien et revendiquons un côté foutraque : la voilà, notre ligne éditoriale !

Vous reconnaissez-vous dans cette famille d’éditeurs indépendants ?
M. P. : famille ? Ce terme ne me parle pas du tout ! Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a une identité autour des labels indépendants, dits alternatifs aujourd’hui. Moi, je parle de bande dessinée de création, ça me parait plus juste. Je me sens très proche du travail de Jean-Christophe Menu (patron de L’Association, ndlr) ou de Jean-Louis Gauthey (patron de Cornélius (2), ndlr), même si notre parti pris est tout à fait différent. Je dis souvent, sous forme de boutade, que ce ne sont pas Dargaud ou Delcourt les grands éditeurs, mais L’Association, Cornélius et nous !

Livre imposant, ambitieux, susceptible de toucher un large public, Pinocchio, de Winshluss, semble marquer une étape dans l’histoire des Requins Marteaux…
M. P. : étape, point de départ, aboutissement… sans doute les trois à la fois. C’est un livre qui est emblématique de notre travail, car nous nous attachons à publier des ouvrages pointus et exigeants mais lisibles par tous. Il y a dans Pinocchio différents niveaux de lecture, et tout le monde peut le lire. Toutes les références ne sautent pas forcément aux yeux, mais elles sont là. Cela ne nous empêche pas d’imaginer des projets expérimentaux plus singuliers. Nous essayons, par exemple, des choses avec Jean-Michel Bertoyas ou encore Danny Steve, une artiste qui vient des arts plastiques. Nous l’aimons beaucoup pour sa démarche originale et particulièrement novatrice en bande dessinée.

Pourquoi avoir créé la revue Ferraille Illustré ? Pour les mêmes raisons que celles qui ont présidé à la naissance de la maison d’édition ? Parce qu’il n’existait plus de support pour éditer ce dont vous aviez envie ?
M. P. : je ne voulais surtout pas d’un journal à l’image de ceux qui avaient foirés comme A Suivre ou Métal Hurlant qui, à la fin, n’étaient plus que des catalogues d’éditeurs. Je voulais que ce soit un véritable objet de travail. Pour cela, il fallait mettre au point un projet fort. Nous sommes donc partis sur l’idée d’un Journal de Mickey détourné. J’ai demandé aux auteurs d’imaginer un personnage ou de travailler sur un genre en particulier, et de le traiter sur un mode décalé. Chacun a joué le jeu et s’y est tenu sur tous les numéros. Winshluss, qui a repris le journal avec Cizo et Felder, a amené un souffle énorme et renouvelé l’équipe, toujours avec le même concept : tu prends Walt Disney, tu le décales un peu et tu lui fais dire exactement l’inverse de ce qu’il dit ! Sa version de Pinocchio s’inscrit dans cette même démarche.

Comment est né le Supermarché Ferraille ?
M. P. : nous organisons, à Albi, le festival Rétine consacré à la bande dessinée de création. Une année, alors que nous avions commandé un projet d’expo à Vincent (Winshluss, ndlr), la salle mise à notre disposition était vraiment pourrie, et Vincent a dit : « A part monter un supermarché, je ne vois pas ce que l’on peut faire ! » Nous l’avons pris au mot et, en trois jours, nous avons bricolé le Supermarché Ferraille. Ensuite, dès que nous avons eu la possibilité d’exposer au Off du festival d’Angoulême, nous nous sommes dit puisque Leclerc s’intéresse à la bande dessinée, on va s’intéresser au supermarché Leclerc ! En fait, nous trouvons peu intéressant de monter des expos rétrospectives avec de simples planches accrochées au mur. Donc, nous mettons la bande dessinée sur des boîtes de conserve. Ce petit jeu consiste à dérouter le visiteur en l’obligeant à remettre en question ses habitudes de lecture. Mais cette mise en scène nécessite de penser l’espace. Pour rendre ça vraiment vivant et pousser le bouchon plus loin, nous avons embauché des comédiens. C’est à partir de là que nous avons glissé vers des projets de spectacles vivants et audiovisuels.

Le Supermarché Ferraille existe-t-il encore ?
M. P. : aujourd’hui, plus qu’une exposition, c’est un spectacle que nous pouvons remonter à l’envi lors de certains événements. Ce que nous avons fait pour le salon du livre de Montreuil (voir notre vidéo).

Les projets ?
M. P. : nous avons passé une année assez intense en production avec l’album de Bouzard, The autobiography of me too free ; Like a bird, le Pinocchio, l’exposition à Angoulême, la réédition de Supermurgeman et Monsieur Ferraille, le film Villemolle… et puis, tous les titres du catalogue qu’il faut continuer à suivre. Plus, en mars, une grosse exposition sur les huiles Meroll se tiendra au Lieu Unique, la Scène Nationale de Nantes. Enfin, il y a un Blexbolex sur le feu, ainsi qu’un projet avec Nix qui devrait se concrétiser.

Un mot sur Villemolle !
M. P. : Vincent s’intéresse autant au cinéma qu’à la bande dessinée. Entre Persepolis et un nouveau projet avec Marjane Satrapi, il a envie de s’amuser avec les copains et de travailler la réalisation. Nous sommes partis sur un truc plus modeste que ça, mais l’écriture du scénario étant forte, nous allons produire un film. Il n’est pas encore tout à fait fini, il y a encore beaucoup de boulot en postprod mais nous avons une bonne base. Le but n’est pas de le sortir en salle, c’est l’une des pièces de l’exposition présentée à Angoulême. Nous sortirons sûrement un DVD. Et puis, c’est un bel hommage au Tarn (rires).

Propos recueillis par Laurent Assuid

http://www.lesrequinsmarteaux.org

L’illustration sur cette page a été dessinée par Cizo pour l’exposition Il était une fois l’huile qui se tient au Lieu Unique (2, rue de la biscuiterie, Nantes) du vendredi 6 mars au dimanche 3 mai.

(1) L’Association est une maison d’édition française emblématique de la scène BD alternative Elle a été créée en 1990 par Jean-Christophe Menu (notamment).

(2) Les éditions Cornélius, label indépendant, publient des bandes dessinées, des comics et des estampes http://www.cornelius.fr

Publié le dimanche 1er mars 2009

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